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> Le Musée du Parfum de Marrakech

28 mars 2017

Un art de vivre au Maroc

Un parfum est un concentré d’émotion, de rêves, d’amour et de partage – Abderrazzak Benchaâbane

Le parfum est un art de vivre au Maroc. Il accompagne toutes les étapes et tous les rites du passage de la vie des Marocains. Et c’est en toute logique que le nouveau musée consacré à l’art du parfum, de l’aromathérapie et du bien-être a ouvert ses portes à Marrakech dans ce qui n’était autre que le Musée de l’Art de vivre ! Sis à deux pas de la fontaine Chrob ou Chouf et de la Bab Taghzout, le musée occupe un ancien riad du XIXème siècle. Son fondateur, Abderrazzak Benchaâbane figure incontournable à Marrakech (ethno-botaniste, il est professeur à l’Université Cadi Ayyad et a œuvré à la restauration du jardin Majorelle), est lui-même créateur de parfums et son « Soir de Marrakech » figure dans l’osmothèque de Versailles, premier conservatoire de parfums de l’histoire.

Le parfum reste la forme la plus tenace du souvenir – Marcel Proust

Toute personne à la découverte du Maroc, et de Marrakech en particulier, ne reste pas indifférente aux multiples senteurs qui émanent de sa médina, de ses souks, de ses jardins. Ces odeurs s’impriment irrémédiablement dans le souvenir qu’elle ramène de son voyage. Les épices et les herbes aromatique exposées sur les étals des herboristes, les effluves des fleurs d’oranger à l’aube du printemps, l’encens qui émane des mosquées, l’odeur du pain qui sort du four collectif du quartier, ou encore le fumet du bois brûlé lorsque l’on passe devant la porte ouverte du « ferrân », toutes ces senteurs participent à l’image olfactive de Marrakech.

Le patio du Musée du Parfum – photo I. Six

Aux origines du parfum

Si le mot parfum vient du latin per fumum (par la fumée), c’est que, bien avant la mise en œuvre des techniques de parfumerie modernes, les premiers parfums sont obtenus par fumigation, en brûlant du bois, des résines ou des mélanges plus complexes. L’homme a toujours été exposé à des odeurs et c’est probablement autour du feu, en y jetant des herbes, des feuilles, des branches de telle ou telle espèce végétale, qu’il découvre sa capacité à générer de nouveaux parfums.

Tombe de Nébamon, vers 1350 A.C., British Museum

L’usage du parfum, contemporain de la création des premières villes, est alors essentiellement à but religieux, pour communiquer avec les dieux ou permettre aux morts de rejoindre le monde de l’au-delà. Et c’est dans l’Antiquité qu’il prend naissance, lorsque Égyptiens et Grecs brûlent des essences aromatiques (baumes, plantes et résines) en l’honneur des divinités. Certains de ces onguents sont également appliqués par les prêtres sur les statues sacrées. Les offrandes et les respirations de parfums illustrent la volonté des hommes de se rapprocher de l’univers divin, mais aussi d’améliorer le cadre de vie domestique en vivant comme les dieux dans une ambiance parfumée. Le parfum entre dans la sphère spirituelle lorsque l’embaumement des morts est pratiqué à l’occasion des rites funéraires. Cette pratique post mortem nécessite des quantités importantes de myrrhe, de divers onguents et d’huiles parfumées. Du sacré le parfum passe au profane et s’initie progressivement à la beauté et à la séduction grâce à Cléopâtre qui l’utilise en onguents ou en bains parfumés. Avant l’apparition du principe de la distillation, au début de notre ère, les principes actifs étaient extraits par des matières grasses. Le baume se plaçait au sommet de la tête et s’écoulait sur les cheveux, comme en atteste la lecture de peintures murales dans les tombes égyptiennes.

La Bible, dans plusieurs passages de l’Exode, parle également du parfum et le situe clairement dans la sphère du sacré :

30. « Tu verseras de l’huile sur Aaron et ses fils, et tu les consacreras ainsi pour qu’ils soient à mon service en tant que prêtres. »

33. « Toute personne qui fera un mélange semblable ou mettra de cette huile sur une personne étrangère à la fonction de prêtre sera exclue de son peuple.»

L’arbre à encens du Musée du Parfum – photo I. Six

Grâce à la domestication du dromadaire et au développement du commerce des matières premières venues d’Orient, l’art de la parfumerie s’enrichit. Ainsi, l’arbre à encens du Musée du Parfum fait voyager le visiteur de l’Arabie heureuse aux confins de la Somalie. A l’origine, le véritable encens provenait du Boswelia sacra (Arbre à encens) dont on incisait le tronc pour faire couler la sève laiteuse qui se coagulait au contact de l’air. Par extension, l’encens à brûler est une résine produite par plusieurs espèces végétales à encens comme la myrrhe, le benjoin, le bois d’Aloès….

 

Sept salles pour sept thématiques

Réparties sur deux étages, les sept salles du Musée du Parfum sont chacune dédiées à un thème bien précis :

Le bar à parfum

La pyramide olfactive – http://www.ojade.ch

L’originalité du musée réside en grande partie dans ce salon-atelier. Des soliflores préparés à partir de fragrances naturelles du Maroc et d’Orient permettent de construire une pyramide olfactive. Les notes de tête, volatiles et senties en premier lieu lors de la découverte du parfum, sont fraîches, toniques et aromatiques. Ce sont par exemple les notes d’agrumes (hespéridés). Lorsque les notes de tête s’atténuent, se révèlent alors les notes de cœur. Plus affirmées et fleuries, elles peuvent durer quelques heures et véhiculent l’identité et la puissance d’un parfum (jasmin, fleur d’oranger, violette, rose…). Enfin, les notes de fond, à l’odeur persistante, sont peu volatiles et servent de fixateur aux notes de tête et de cœur. Ses composants olfactifs très lourds (patchouli, santal…) permettent au parfum de durer plus longtemps. Ce principe établi, le visiteur peut commencer à créer son parfum personnalisé, sous l’égide et les conseils d’un animateur.

Soliflores du bar à parfums – photo I. Six

 La salle du hammam

Plus qu’un art de vivre, le hammam au Maroc est un véritable phénomène social. Alors que dans les maisons qui ne disposent pas encore d’adjonction d’eau, le hammam reste le seul endroit où se laver, l’arrivée de l’eau courante dans les villes n’a pas fait disparaître cette habitude. Il s’adresse à toutes les catégories de la société. Les femmes s’enduisent les cheveux de ghassoul (mélange d’argile, de roses séchées, d’herbes, de lavande) et de henné. Les différents accessoires du bain sont présentés dans cette salle : savon noir, khessa (gant de gommage), pierre ponce en terre cuite, diverses coupelles pour les ablutions…

La salle des aromates et simples du Maroc

Cette salle s’ouvre sur un comptoir d’herboriste, avec sa balance de précision et ses multiples bocaux en faïence. Les simples ou « bonnes herbes », sont des plantes vivaces faciles en culture telles que la menthe, la mélisse, le thym, le romarin, la sauge, l’ortie… qui entre dans la pharmacopée marocaine mais aussi dans l’art culinaire ou dans la parfumerie.

Les aromates et herbes simples du Maroc – photo I. Six

Argan, huile de providence

La fabrication de l’huile d’argan – photo I. Six

Depuis toujours les femmes berbères ont utilisé l’huile d’argan comme cosmétique pour assouplir la peau et nourrir les cheveux. Ses vertus seraient dues à une exceptionnelle teneur en acides gras essentiels et en vitamine E. Arbre rustique et épineux, l’arganier vit en marge des déserts, en forêts clairsemées. Il semble qu’il soit endémique du Sud-Ouest marocain et qu’il pousse que dans une région très limitée qui irait d’Essaouira sur la côte atlantique, à Taroudant à l’est et jusqu’à Guelmim au sud. C’est du noyau concassé que l’on extrait des graines appelées amandons qui produiront le précieux nectar.

Parfum du Maroc, un art de vivre

Dans cette salle sombre, à l’ambiance feutrée et séparée par un épais rideau, sont présentés les sept parfums emblématiques du Maroc.

La fleur d’oranger, fleur de la virginité, donne naissance après distillation à une essence recherchée, le néroli. Cette huile est produite plus précisément à partir de la fleur du bigaradier ou oranger amer (Citrus aurantium var. amara), et l’eau obtenue lors de ce traitement n’est autre que la fameuse eau de fleur d’oranger.

Le jasmin dont le nom viendrait du persan « Yasmeen », est attesté en Méditerranée orientale dès l’Antiquité. Parmi plus de 200 espèces, le Jasminum grandiflorum, reste l’une des senteurs les plus utilisées en parfumerie. Sa fleur a un parfum unique, doux, floral, fruité et intense.

Fleurs de rose dans la salle de l’alambic – photo I. Six

La culture de la rose au Maroc est localisée dans la vallée du Dadès, à flanc de montagne. Elle couvre actuellement 1.000 ha qui se présentent sous forme de haies autour des parcelles agricoles. La Rosa Damascena, qui résiste au froid et à la sécheresse, aurait été introduite par des pèlerins de retour de la Mecque au X° siècle. Cultivée pour la consommation locale sous forme d’eau de rose mais également pour l’exportation et l’industrie du parfum, on en récolte trois à quatre mille tonnes par an, au cours d’une semaine qui se clôture par le moussem des Roses au mois de mai.

Deux variétés de menthe sont principalement utilisées en parfumerie : la menthe poivrée (mentha piperata), qui contient beaucoup de menthol et a une odeur aromatique très fraîche, montante, et la menthe verte (Mentha spicata) qui a une odeur plus végétale, herbale. Elles sont employées dans l’élaboration des fragrances fraîches et les senteurs masculines.

Le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica) se rencontre au Maroc en forêt denses sur les montagnes humides (Rif, Moyen Atlas et Haut Atlas oriental). C’est de l’écorce de bois réduit en copeaux que se distille l’huile essentielle du cèdre.

Le safran, l’or rouge, provient exclusivement de la fleur de crocus (Crocus sativus linnaeus). La fleur est récoltée aux premières lueurs du jour, afin que les pétales restent bien clos et protègent les précieux pistils. Puis les trois filaments rouges du safran (du persan za’farân) sont délicatement retirés lors de l’opération d’émondage et mis à sécher dans un environnement aéré. Quant à son utilisation dans la parfumerie, elle reste encore marginale. La matière première utilisée est le safranal, un composé organique, principal constituant responsable de l’arôme.

La verveine odorante (Aloysia citrodora) est communément appelée Verveine citronnelle ou Citronnelle. Les feuilles, récoltées lorsque la plante est en fleur, conservent un parfum de citron tenace. Cette plante connut un grand succès durant l’Angleterre victorienne, pour la création de pots-pourris. Au début du siècle, on la rencontrait en Inde, à la Martinique, à la Réunion et aussi, en Italie où elle se serait naturalisée, en Tunisie et en Algérie. En France, pour les besoins de la parfumerie, de la liquoristerie et de l’herboristerie, la Verveine odorante était cultivée dans les environs de Grasse, de Cannes, d’Antibes, de Nice. Elle est aujourd’hui répandue dans diverses régions tropicales et sub-tropicales (Chine, Kenya, etc.), dans les zones tempérées chaudes de l’Europe et de l’Afrique du nord (Maroc, Espagne, un peu le Midi de la France, etc.), au Kenya, en Australie et en Nouvelle-Zélande.

 L’alambic, la magie de la distillation

Le procédé de la distillation – photo R. Six

De la cueillette à la conception du jus, la matière première va subir plusieurs traitements, la première étant l’obtention de l’essence de la plante ou du fruit.

L’outil utilisé est l’alambic probablement inventé entre le VIIIème et le Xème siècle. La distillation est applicable seulement aux produits ne se décomposant pas à la chaleur (lavande, citronnelle, géranium), et à la fabrication des eaux de fleurs. Ce procédé est fondé sur le principe de l’évaporation, puis de la condensation des liquides. Il repose sur la capacité de la vapeur d’eau à entraîner les huiles essentielles.

L’alambic de parfumerie moderne est composé de trois parties : le corps de l’alambic, une cuve ovale sur la partie supérieure de laquelle se fixe un chapiteau ou col de cygne, lui-même relié au réfrigérateur, cuve remplie d’eau froide dans laquelle se trouve un serpentin en métal.

Le produit à distiller (fleurs, herbes, feuilles, branches, racines, mousses…) est chargé dans la cuve, sur les plateaux perforés. L’eau du bain-marie, qui représente au minimum cinq fois le poids en eau des végétaux, est portée à ébullition. La vapeur, chargée des principes odorants contenus dans la plante, s’échappe par le col de cygne et passe alors dans le réfrigérateur, où l’essence se condense. Le mélange d’eau et d’huile essentielle ainsi obtenu est alors récupéré dans des essenciers, encore appelés vases florentins, dans lesquels les deux liquides se séparent naturellement par différence de densité. Les huiles essentielles sont recueillies à la surface pour être utilisées en parfumerie, tandis que les eaux parfumées de certaines essences (eau de rose, eau de fleur d’oranger…) sont réservées à d’autres usages.

L’orgue à parfums

Dans son roman « A rebours » paru en 1884, Joris-Karl Huysmans évoque la relation exceptionnelle de son personnage, des Esseintes, avec le parfum. Il imagine dans ce roman l’orgue à parfums, repris ensuite par Boris Vian dans « L’Ecume des jours » (1947) pour son piano à cocktail. Ce meuble, dont les laboratoires se sont appropriés l’idée et qu’ils ont fait fabriquer par les ébénistes, est destiné à ranger en demi-cercle l’essentiel des flacons de matières premières utilisés par le parfumeur. Il trouve ainsi à portée de main, essences de fleurs absolues, essences de plantes aromatiques, résines, baumes et extraits.

L’orgue à parfums – photo I. Six

Un musée pédagogique

Le Musée du Parfum est un concept interactif et offre au visiteur, outre les expositions, la possibilité de créer en une demi-heure son eau de toilette au bar à parfum ou son huile hydratante ou de massage au bar à huiles. Ainsi le visiteur n’est plus un simple découvreur du musée et de ses collections mais un acteur actif qui peut vivre une expérience olfactive unique.

Le musée s’adresse également à un public jeune puisqu’il met en place une programmation pédagogique destiné aux écoles défavorisées ou éloignées de Marrakech. Des orgues à parfum portatifs initieront les enfants à l’art du parfum, susciteront un éveil olfactif et, peut-être, des vocations.

Des événements pluriannuels ponctueront les activités du musée : distillation de la fleur d’oranger, récolte des roses…

Abderrazzak Benchaâbane et son bar à parfum – photo I Six

 Texte : Isabelle Six

Renseignements pratiques

Musée du Parfum de Marrakech

2 derb Cherif (Diour Saboun), 40000 Marrakech

Ouvert de 9.00 à 17.30

http://www.benchaabane.com/lemuseeduparfum/

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>Salon du Livre – Paris 2017

24 mars 2017

AL HUFFINGTON POST  Maghreb-Maroc 23 mars 2017

CULTURE – La princesse Lalla Meryem et le président français François Hollande ont inauguré, jeudi en fin d’après midi, le pavillon du Maroc au Salon du Livre de Paris qui met cette année à l’honneur la littérature marocaine.

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La princesse Lalla Meryem et le président François Hollande au Salon du Livre Paris 2017

 

L’EXPRESS – 24/03/2017

A l’occasion du Salon du Livre à Paris, la revue LIRE dresse un panorama de l’histoire littéraire récente du Maroc, invité d’honneur de la manifestation. Entre questionnements identitaires, problèmes structurels et dynamisme éditorial.

Abdellah Taïa, auteur du livre « Le Jour du roi. » A. Annag

 

> Un oiseau dans la ville (II)

25 janvier 2017

Le Bulbul des jardins, oiseau des riads, des parcs et… des jardins !

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Bulbul des jardins – photo I. Six

Voilà un oiseau bien particulier que l’on ne risque pas de trouver en Europe. La simple étymologie de son nom nous donne les principales caractéristiques du Bulbul des jardins (Pycnonotus barbatus)

Le mot bulbul, vient d’un mot persan qui désigne divers oiseaux chanteurs, tels que le chardonneret et le rossignol. Son nom scientifique vient du grec puknos (épais, dense, serré) et nôtos (le dos). En effet, les bulbuls des différentes espèces se caractérisent par un plumage très dense sur le dos, alors qu’il est clairsemé sur la nuque. Enfin barbatus est un mot latin signifiant « barbu ». Les plumes de la gorge du Bulbul des jardins, sont, de fait, un peu hérissées.

Le Bulbul des jardins (Pycnonotus barbatus) est la seule espèce de la famille des Pycnonotidae qui existe au Maroc, dans le nord de l’Algérie et de la Tunisie ainsi qu’en Egypte, pour une sous-espèce. D’origine tropicale et forestière, le bulbul s’est adapté aux milieux anthropisés et s’est largement répandu dans les villes, dans les palmeraies, les terres agricoles avec arbres et buissons, le long des cours d’eau temporaires pourvus en végétation. Lorsque vous vous promenez à Marrakech, vous le croiserez immanquablement dans les jardins des riads, dans les parcs en plein cœur de la ville, dans la palmeraie et aux abords des zones cultivées. Il investit les lieux où il y a des arbres et de l’eau et où il peut trouver des fleurs, des fruits et des insectes, qui constituent la base de son régime alimentaire.

Bulbul des jardins (Pycnonotus barbatus) - aquarelle R. Six

Bulbul des jardins (Pycnonotus barbatus) – aquarelle R. Six

Cette espèce, de la taille approximative du merle (19-21 cm), présente un plumage assez quelconque : le dessus du corps est uniformément gris-brunâtre, le dessous est gris plus clair et les sous-caudales presque blanches. La tête, la gorge et la queue sont d’un brun-gris très foncé. Les jeunes ont la tête plus sombre que les adultes, mais il n’existe pas de dichotomie sexuelle. Si son aspect est plutôt passe-partout, sa présence est avant tout sonore car le bulbul est bruyant. Son chant est bref, flûté et mélodieux mais strident lorsqu’il est lancé effrontément de bon matin ou en début de soirée.

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Bulbul des jardins sur un olivier du Jnane el Harti, Marrakech – photo I. Six

Le Bulbul des jardins vit généralement en couple mais il se rassemble volontiers près des arbres fruitiers avec d’autres espèces telles que le Bruant du Sahara ou encore le Moineau domestique. En dehors de la saison de reproduction, il n’adopte pas de comportement territorial, mais lorsqu’arrive un couple ou un groupe de bulbuls, les autres oiseaux préfèrent s’éloigner discrètement, intimidés par tant d’énergie. Alors qu’il semble exister une sorte de jeux dangereux entre les chats de la médina et les Bruants du Sahara, le bulbul tient à distance les matous qui préfèrent se détourner de cette espèce trop bruyante pour leurs oreilles. Serait-ce aussi que le Bulbul des jardins offre une mine patibulaire ? Son plumage neutre et foncé, ses yeux  sombres et son bec fort légèrement recourbé n’incitent pas vraiment à la « camaraderie »…

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Bulbul au bord du bassin du jardin de Dar Si Saïd, Marrakech – photo R. Six

Ces oiseaux, friands de baignades, affectionnent les bassins en marbre des riads. Par grosses chaleurs, il prend son bain, s’ébroue, asperge son entourage avec délectation. En hiver, il s’abreuve dans la vasque du jardin de Dar Si Saïd, à l’ombre des orangers. Dans le quartier de Mouassine, au cœur de la médina, on apercevra le bulbul se goinfrer de dattes encore sur les palmiers du Jardin secret.

Peu exigeant et polyphage, le Bulbul des jardins a su mettre à profit les changements introduits par l’homme. Largement répandu à travers le continent africain, il se retrouve au Maroc presque en tout lieu au nord et au centre du pays, là où il y a des arbres à proximité de l’eau.

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Bulbul des jardins au Jardin secret, Marrakech – photo I. Six

> Un oiseau dans la ville (1)

19 janvier 2017

MARRAKECH ET SES CIGOGNES

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Cigognes blanches en migration à l’embouchure de l’oued Sous (novembre 2008) – photo I. Six

Oiseau peu farouche envers l’homme, la Cigogne blanche (Ciconia ciconia) est un des grands échassiers les plus faciles à observer. Très grand oiseau (100-115cm/175-195 cm d’envergure) de la famille des Ciconiidae, la cigogne est facilement reconnaissable à ses pattes et à son bec, longs et rouges. Le corps de l’oiseau est entièrement blanc et contraste avec ses rémiges noires. Cependant, le blanc de ses plumes est rarement pur et présente un aspect un peu sale où prédomine souvent une teinte rousse ou rouille.

Au Maroc, la Cigogne blanche est omniprésente dans presque toutes les régions du pays. Sa grande adaptabilité aux paysages modifiés par l’homme est aussi une des raisons de sa multiplication récente. En effet, comme partout où on la trouve, y compris dans une grande partie de l’Europe et de l’Asie centrale, sa population a souffert d’une chasse qui n’a commencé à baisser que depuis la moitié du siècle dernier. Un grand nombre s’est malgré tout maintenu depuis, en partie grâce à des mesures de protection drastiques et au changement dans l’utilisation des pesticides.

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Nid de cigogne au sommet d’une kasbah, vallée du Mgoun – photo R. Six

Nicheur fréquent au Maroc, la Cigogne blanche réside dans de nombreuses grandes villes. Elle s’installe alors sur son lieu de nidification généralement très tôt, avec le retour des pluies (de mi-novembre à début décembre). Lors des passages migratoires, de mi-juillet à septembre et de janvier à mars, quelque 30.000 migrateurs européens adultes envahissent le Maroc. Victimes de sécheresse de plus en plus nombreuses qu’engendre le changement climatique, certains s’y posent même pour y passer l’hiver, avortant une migration censée se prolonger jusqu’en Afrique de l’Ouest, Mauritanie et Sénégal. Ainsi, aux cigognes banches marocaines résidentes s’ajoutent ces cigognes blanches européennes migratrices.

Les cigognes sont reconnaissables à leur vol plané et il est fréquent d’observer au-dessus de Marrakech de grands groupes d’individus planant et dessinant des cercles de plus en plus larges. Comme tous les oiseaux planeurs, elles utilisent les courants chauds pour les soutenir sur de longues distances et épargner leur force.

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Une cigogne pointe le bout de son bec au sommet de Bab Agnaou, Marrakech – photo I. Six

La Cigogne blanche élit généralement domicile sur les minarets des mosquées, sur les toits des maisons ou des kasbahs, au sommet de murailles en ruine ou sur d’autres promontoires élevés mieux adaptés au monde moderne tels que relais de GSM. D’une année à l’autre les nids sont réutilisés, améliorés, agrandis et peuvent atteindre des proportions énormes, allant jusqu’à 2 mètres d’envergures pour plusieurs centaines de kilos.

Si la Cigogne blanche, à  l’instar d’autres espèces, s’adapte si bien à la vie urbaine, c’est qu’elle n’exige pas un régime alimentaire spécialisé et devient de plus en plus opportuniste. Il n’est pas rare d’observer, à la sortie de Marrakech par exemple, de grands rassemblements de cigognes sur les terrains vagues où prolifèrent des petits rongeurs. Elles trouvent de quoi s’alimenter dans les cultures proches des zones humides mais aussi, et parfois à leur détriment, dans les décharges à ciel ouvert des villes et des villages.

Sa tolérance à l’égard des nuisances sonores et de la pollution et, d’une manière générale, sa bonne capacité d’adaptation à l’homme qui la respecte, sont autant de facteurs favorisant son installation en milieu urbain.

La croyance populaire marocaine lui accorde une place importante dans ses récits où elle confère la bonne fortune. Selon la légende, la cigogne serait un imam, homme saint, habillé de deux burnous, l’un noir et l’autre blanc. Un jour en plein Sahara, l’imam manqua d’eau nécessaire à ses ablutions et pour ne pas manquer la prière, il commit le grave péché d’utiliser du petit lait, béni parce que rare en ces lieux désertiques, pour faire sa toilette. Le Tout Puissant le métamorphosa en cet oiseau paisible et l’expédia au Maroc pour expier son péché.

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Logo de Dar Bellarj, Marrakech

Anciennement, sa rareté en hiver et son retour massif en été avaient donné naissance à la croyance que les cigognes partaient, comme les fidèles, faire leur pèlerinage à la Mecque. Arrivé les beaux jours, leur retour les présentait comme porteuses de bonnes nouvelles et de chance, messagères de la bénédiction divine (baraka), la grâce baignant les maisons sur lesquelles elles construisaient leur nid.

Dans la médina de Marrakech, à l’emplacement actuel de la Fondation pour la culture au Maroc, se trouvait un fondouk abritant le dernier hôpital pour oiseaux d’Afrique du Nord. Un vieux sage prodiguait des soins aux cigognes blessées. En souvenir de cette belle initiative, la fondation porte encore actuellement le nom de Dar Bellarj (maison des cigognes) et son logo reprend une tête de l’oiseau stylisée.

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Les cigognes du Palais Badia, Marrakech – photo I. Six

Dans la « ville ocre », elles sont indissociables des murailles du Palais Badia. Du haut de la terrasse d’un café, les observateurs peuvent partager l’intimité du nid et assister à un concert de claquements de bec typiques et spectaculaires. Quelques centaines de mètres plus loin, près des tombeaux saadiens, le café Nid d’cigognes surplombe la rue de la Kasbah et offre, là encore, un spectacle intéressant. J’ai pu assister au déménagement du nid depuis le sommet d’un mur menaçant ruines vers un pylône électrique, plus stable et apparemment plus solide. La cigogne transportait dans son bec des éléments de toutes sortes (branches, morceaux de tissus, planchettes…) en effectuant à chaque trajet un vol circulaire sur quelques mètres, tel un avion cherchant à atterrir.

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Cigogne déplaçant les branchages, bouts de tissu… de son nid- photo I. Six

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La ville et la proximité avec l’être humain offrent indéniablement une série d’avantages aux oiseaux qui « s’urbanisent » de plus en plus au prix d’une adaptation de leur comportement alimentaire et de leur comportement reproducteur. Cette adaptation n’est pourtant pas toujours sans danger pour les Cigognes blanches. L’opportunisme de leur régime alimentaire les entraîne à ingérer toutes sortes de déchets, pouvant provoquer leur mort. Les pylônes électriques, quelquefois utilisés comme support de leur nid, constituent des sites de guet très efficaces et préservent leurs petits des prédateurs. Mais ils ne sont pas conçus pour les oiseaux et risquent  d’être démantelés ou déplacés à tout moment. Les fientes d’oiseaux peuvent provoquer des courts-circuits et, plus grave encore, le champ électromagnétique émis par les lignes de tension pourrait avec des conséquences négatives sur le succès de leur reproduction.

Milieu appauvri, la ville reste un lieu de contraintes pour de nombreuses espèces qui s’y installent. A l’humain de faire en sorte que la cohabitation se passe dans les meilleures conditions pour les deux parties.

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Groupes de Cigognes blanches en halte migratoire sur le lac Iriki, sud du Maroc – photo I. Six

> Legzira et ses arches de grès rouge… moins une !

24 septembre 2016
La plage de Legzira - photo R. Six

La plage de Legzira – photo R. Six

Située à 150 km au sud d’Agadir et à 11 kilomètres au nord de Sidi Ifni, la plage de Legzira est considérée comme un des plus beaux sites du Maroc. Elle figure même sur une liste des 40 plus belles plages du monde. En tout cas, jusqu’à ce qu’une de ses arches, constamment attaquées par la mer et ses tempêtes, ne soit réduite à néant … La nouvelle est tombée hier, 23 septembre 2016, et s’est répandue sur les réseaux sociaux suite à une communication du site Ifnipress et à des photos montrant un amas de pierres, seul vestige désormais de ce monument naturel.

Ce qu'il reste de la belle arche - photo Ifnipress

Ce qu’il reste de la belle arche – photo Ifnipress

Cependant aucune explication quant à la raison de cet effondrement n’a été formulée par les autorités, à tel point que certains ont cru à un canular. Pourtant, il semblerait que ce soit bien réel, le désastre a été confirmé par des témoins oculaires. Les phénomènes géologiques perdurent à travers les millénaires et la transformation de la falaise au cours du temps en un paysage étrange et séduisant par sa forme et sa couleur en témoigne. C’est très probablement l’érosion qui a été fatale à la belle arche de granite rouge qui enjambait une partie de la plage dans sa partie sud. En mars, les signes du début d’une inexorable dégradation étaient déjà manifestes. Des habitants de la région affirment que l’arche s’était partiellement écroulée et qu’elle laissait voir des fissures ouvertes sur chacune de ses faces. Fort heureusement aucune perte humaine n’est à déplorer. Il faut savoir que la plage de Legzira est très populaire auprès des touristes nationaux et étrangers qui y affluent durant l’été. Le mois passé encore, nous y étions et tout semblait normal, en surface…

Comment expliquer cette « fragilité » relative d’un tel colosse rocheux ?

On l’aura compris, Legzira est très intéressant en termes de géologie. En effet, on peut observer des affleurements spectaculaires de grès rouges (Crétacé inférieur continental) transgressifs sur du granite (Précambrien).

Grès rouge et granite, affleurements transgressifs, qu’est-ce donc que cela ?

Le grès rouge de la falaise bordant la plage de Legzira - photo R. Six

Le grès rouge de la falaise bordant la plage de Legzira – photo R. Six

Le grès, roche sédimentaire très commune, est une roche composée de grains de sable consolidés par un ciment. Ces grains de sable sont toujours majoritairement ou uniquement des grains de quartz dont le diamètre ne dépasse pas 2mm. Ils peuvent aussi contenir des petits éléments calcaires comme, par exemple, des débris de coquilles. Les affleurements de grès reflètent toujours l’orientation des strates. Plates, elles se transforment en falaise sous l’effet de l’érosion. Dans les déserts ou sur les plages, sous l’effet du vent qui en ravine les flancs et de l’érosion chimique, le processus d’altération finit par creuser dans les falaises de grès des arches spectaculaires ou des grottes peu profondes (comme à Legzira). Le sable étant un matériau qui a tendance à s’accumuler aussi bien dans les rivières que sur les plages, dans les lacs, les fonds marins et le désert comme le Sahara, il  n’est pas étonnant de retrouver du grès un peu partout à la surface de la terre.

Pourquoi ce grès est-il rouge ?

A l’époque de la formation de ces roches, un climat chaud et humide règne sur la région d’Ifni. Il produit une intense altération des roches par l’eau, allant jusqu’à la formation de dépôts d’oxydes et d’hydroxydes de fer insolubles (ayant donc tendance à se déposer et à se concentrer), qui se mélangent à des minéraux argileux. C’est la présence d’hématite, un oxyde de fer présent dans le ciment qui soude les grains de quartz qui donne à ce grès sa couleur rouge.

250Ces grès résultent au départ d’une transgression marine, c’est-à-dire d’une avancée de la mer sur le continent, datée, dans cette partie de l’Afrique, du crétacé inférieur (-100 à -150 millions d’années). Tandis que la mer avance sur le continent, des galets se déposent le long du rivage, mais par suite du déplacement de celui-ci, ils sont bientôt recouverts par du sable, lui-même recouvert par de la vase. Au fil des millénaires la diagénèse, un ensemble de phénomènes physico-chimiques et biochimiques, transformera ces sédiments en roches sédimentaires.
A Legzira, les stratifications obliques, la géométrie lenticulaire des couches de conglomérats et la rubéfaction (coloration en rouge par les oxydes de fer) indiquent que l’on a affaire à des dépôts continentaux de plaine fluviatile proche de reliefs importants (avec des conglomérats à galets peu arrondis).
Ces roches sont donc le résultat de la consolidation de sédiments détritiques arrachés par l’érosion à l’Anti-Atlas, et transportés vers l’océan par des fleuves.

A la pointe nord de la plage, on remarque que les grès reposent sur un socle granitique qui n’est autre qu’un
affleurement du socle précambrien. C’est au précambrien, il y a près de 4 milliards d’années, qu’apparaît la vie sur terre et que se forment les premiers éléments de la croûte continentale africaine.
La plage de Legzira est un exemple de ce que l’on nomme une « boutonnière », c’est à dire une dépression creusée par l’érosion qui permet de découvrir des couches géologiques anciennes. On peut y observer dans un même lieu les couches continentales du crétacé inférieur et le granite tardi-panafricain du précambrien.

La belle arche avant son effondrement - photo R. Six

La belle arche avant son effondrement – photo R. Six

La belle arche, à la cheville fine et élégante, n’a pas résisté aux effets du temps et de l’érosion. Il reste toutefois une seconde arche sur cette plage de Legzira, plus massive et moins photogénique mais tout aussi intéressante du point de vue géologique…

I. Six

Ouvrages et articles consultés:

  • « Sidi Ifni: L’arche principale de la belle plage de Legzira s’est effondrée », par Omar Sara, in Tel Quel, 24 septembre 2016.
  • Une des arches de Legzira s’est effondrée, in Huffpost Maghreb.com, 24 septembre 2016.
  • Les arches de Legzira, http://www.geocaching.com
  • « Anti-Atlas occidental et provinces sahariennes », vol. 6 des Nouveaux guides géologiques et miniers du Maroc, par Ec-Cherki Rjimati, André Michard et Omar Saddiqi, Rabat, éd. du Service géologique du Maroc, 2011.
  • Sur les sentiers de la géologie, par Alain Foucault, Paris, Dunod, 2011.
  • Guide pratique des roches & minéraux, par Arthur B. Busbey III, Robert R. Coenraads, Paul Willis, David Roots, Sélection du Reader’s Digest, 1997.

ma013-348

> Une exposition au Musée d’Art et de Culture de Marrakech (MACMA) : L’Orient rêvé par l’Occident

26 juin 2016
ABASCAL, Village marocain, Azrou, 1928 Huile sur toile, 45 x 35 cm, Collection particulière, Tanger

ABASCAL, Village marocain, Azrou, 1928
Huile sur toile, 45 x 35 cm, Collection particulière, Tanger

LE MACMA – Musée d’Art et de Culture de Marrakech

Voilà quatre mois que le MACMA ouvrait ses portes au cœur du Guéliz, dans le passage Ghandouri où se regroupent snacks, boutiques de luxe et galeries d’art.

Le Musée d’Art et de Culture de Marrakech est dû à l’heureuse initiative du galeriste Nabil El Mallouki, qui fit appel à l’architecte Amine Tounsi. Le résultat offre un bel espace de 400 m², lumineux, moderne et tout en sobriété, répondant aux contraintes muséologiques d’exposition et de conservation. Disposant de sa propre collection, le MACMA ambitionne d’offrir aux visiteurs des expositions annuelles thématiques à caractère narratif, qui seront enrichies par l’apport de collectionneurs, d’amateurs, de fondations…

L'exposition Mahi Binebine & Najia Mehadji : Face à l'histoire - photo I. Six

L’exposition Mahi Binebine & Najia Mehadji : Face à l’histoire – photo I. Six

L’exposition inaugurale du 26 février 2016, en collaboration avec la Biennale du Marrakech, mettait à l’honneur les deux artistes contemporains, Najia Mehadji et Mahi Binebine, autour du thème des tragédies de l’histoire.

Dans la foulée, une exposition d’un thème bien différent vient orner les cimaises et présente l’Orient à travers l’œil des peintres orientalistes, jusqu’au 5 janvier 2017.

En toute logique, le parti fut pris par les organisateurs de limiter au Maroc la zone géographique représentée par les peintres et de sélectionner des artistes ayant vécu ou voyagé dans le royaume chérifien depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1950.

L’ORIENT RÊVÉ PAR L’OCCIDENT …

G. BELLINI, Portrait de Mehmet II

G. BELLINI, Portrait de Mehmet II

L’attirance pour l’Orient n’est pas une invention récente au sein de la création artistique comme en témoigne, par exemple, le Portrait de Mehmet II par Gentile Bellini à la fin du XVe siècle. A la fin du XVIIIe, l’Occident va se focaliser sur l’Orient et particulièrement sur l’Egypte à travers la campagne d’Egypte de Bonaparte (du 19 mai 1798-31 août 1801) : La Description de l’Egypte et l’œuvre de Vivant Denon (1747-1825) vont permettent au public de découvrir les vestiges antiques et l’Orient contemporain.

Mais l’orientalisme prend véritablement naissance au XIXe siècle dans le contexte des voyages rendus plus faciles par la navigation à vapeur ou les chemins de fer. Beaucoup d’artistes persisteront dans une vision d’un Orient de légende, passionné, cruel et violent, d’autres dépeindront avec beaucoup d’application et de vraisemblance des gens vivants dans des lieux exceptionnels.

C’est Eugène Delacroix qui ouvre la voie vers le Maroc et l’Afrique du Nord. En 1832, le peintre est invité à se joindre à la mission diplomatique dirigée par le comte de Mornay et destinée, aux débuts de la « conquête » d’Algérie, à apaiser les inquiétudes du sultan du Maroc. Ce voyage est pour l’artiste une révélation, comme en témoignent ses lettres et ses carnets.

 » Vous ne pourrez jamais croire à ce que je rapporterai parce que ce sera bien loin de la vérité et de la noblesse de ces natures. » Eugène Delacroix – Tanger, 1832.

Pour illustrer la présence de l’artiste au Maroc, l’exposition du MACMA présente quelques œuvres de Delacroix à travers des phototypies (procédé d’impression permettant la reproduction en grand nombre).

Vue de l'exposition "L'Orientalisme au Maroc" au MACMA - photo MACMA

Vue de l’exposition « L’Orientalisme au Maroc »  – photo MACMA

L’Afrique du Nord offre aux peintres d’alors des sujets nouveaux et passionnants, aux couleurs vibrantes, baignés d’une lumière intense. Au départ, les artistes sont essentiellement Français et Britanniques ; pour les autres pays occidentaux qui ne sont pas à la tête d’un important empire, l’Orient est trop éloigné. Les artistes français sont pour les plupart attachés à des missions militaires, scientifiques ou diplomatiques envoyées dans les pays du bassin méditerranéen ou en Perse. Les Britanniques, par contre, se concentrent principalement en Egypte ou en Palestine. Mais dès les années 1870, les Britanniques et les Français ne jouissent plus du monopole virtuel de la peinture orientaliste et Belges, Autrichiens, Allemands, Italiens, Espagnols ou Scandinaves vont planter leur chevalet au-delà de leurs frontières. Cette diversité est évoquée dans l’exposition du MACMA.

L’orientalisme n’est pas un mouvement pictural ni un style mais un « sous-genre » qui débute en France. Il doit être considéré comme la recherche d’un refuge dans une autre réalité que l’on perçoit comme un symbole d’une sagesse éternelle et de valeurs constantes et immuables. La façon de traiter et de mettre en œuvre ces nouvelles données diffère d’un maître à l’autre puisque les artistes conservent leur style originel. Certains restent dans l’académisme pur, d’autres évoluent vers des styles plus novateurs. Les thèmes abordés sont variés et se réfèrent, dans un premier temps, à la vision occidentale de l’Orient : scènes de harem, scènes de chasses au faucon, combat, représentations de paysage typique (désert, oasis, villes orientales). Ces thèmes vont peu à peu se substituer au profit d’une peinture ethnographique plus précise et moins idéalisée.

Plage, Tanger, 1890 Huile sur panneau, 16 x 27 cm, Collection MACMA

J. V. KRÄMER, Plage, Tanger, 1890
Huile sur panneau, 16 x 27 cm, Collection MACMA

Elève de Leopold Carl Muller, peintre autrichien d’histoire et orientaliste, Johann Viktor Krämer (1861 – 1949) visite Paris, Londres, Madrid, et Tanger de 1888 à 1890. Il participe à la fondation de la Sécession viennoise en 1897. Il voyage en Egypte et en Palestine et avec son appareil Kodak prend des photographies qui figurent maintenant dans les collections de l’Albertina de Vienne.

 

L’IDÉE FANTASMÉE DU HAREM

De tous les thèmes de la peinture orientaliste, celui des femmes dans leur appartement a été assurément le plus populaire.

José CRUZ-HERRERA, Le harem, Huile sur toile, 55 x 65 cm, Collection particulière Casablanca

J. CRUZ-HERRERA, Le harem, Huile sur toile, 55 x 65 cm, Collection particulière Casablanca

Comme le harem était précisément le lieu interdit aux hommes, et qui plus est aux hommes étrangers, les artistes peintres ont donné libre cours à leur imagination pour dépeindre ce lieu plein de secrets. De fait, le harem est sans doute l’institution orientale la plus connue et controversée, et sa signification sociale reste encore aujourd’hui largement incomprise. Le mot, tiré de l’arabe « haram » signifie « ce qui est interdit par la loi ». Considéré sous un angle profane, le mot fait référence à une partie de la maison orientale occupée par les femmes et qui constitue pour elles un véritable sanctuaire social. Même si elles pouvaient librement se mêler avec des hommes dont le lien de parenté était étroit, et, si elles étaient voilées, avec des hôtes dans d’autres parties de la maison, elles préféraient en général se tenir à l’écart des regards dans leurs appartements.

En 1875, l’écrivain et journaliste Edmondo de Amicis, accueilli dans une maison marocaine, écrivait à propos du harem : « on entendait les pas et la voix des gens cachés. Tout autour et au-dessus de nous s’agitait une vie invisible, qui nous avertissait que nous étions bien dans les murs, mais en réalité hors de la maison ; que la beauté et l’âme de la famille s’étaient réfugiées dans ses profondeurs impénétrables, et que le spectacle c’était nous, et que la maison restait un mystère ».

Parmi les toiles exposées, celle de l’artiste espagnol José Cruz-Herrera (1890-1972) témoigne de son talent à mettre en valeur la sensualité charnelle de ses modèles. Il part au Maroc en 1929 et s’établit à Casablanca durant de nombreuses années. Connu comme peintre orientaliste avec une prédilection pour la représentation de scènes intimistes et de vie quotidienne du Maroc, sa palette est dominée par des tons chauds – bruns, rouges, – et une pâte généreuse.

Femme au narguilé, Huile sur toile, 48 x 56 cm, Collection particulière, Casablanca

R. BEZOMBES, Femme au narguilé, Huile sur toile, 48 x 56 cm, Collection particulière, Casablanca

A quelques années d’intervalle, Roger Bezombes (1913-1994) traite le même sujet d’une toute autre manière. Proche du style de Matisse, il opte pour une grande liberté dans l’attitude des personnages et dans la pose des couleurs en larges pans continus. Roger Bezombes parcourt le Maroc en 1937 où il se lie avec l’écrivain Albert Camus, et effectue plusieurs séjours dans les autres pays d’Afrique du Nord. Il fait des incursions en Egypte, Palestine et, de ces voyages, rapporte une synthèse poétique et artistique publiée dans l’Exotisme dans l’art et la pensée.

Douceur marocaine (Les deux amies), Huile sur toile, 73 x 50 cm, Collection MACMA

S. DROUET, Douceur marocaine (Les deux amies), Huile sur toile, 73 x 50 cm, Collection MACMA

Figurent également aux cimaises de l’exposition un très beau dessin intimiste de Kees Van Dongen, Femme et enfant (1910) et une huile sur toile de Suzanne Drouet (1885-1973) intitulée Douceur marocaine (Les deux amies). Une des premières femmes admises à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, Suzanne Drouet y rencontre Aline de Lens qui deviendra son amie et qu’elle ira visiter régulièrement au Maroc. Aline de Lens, alors épouse d’André Réveillaud, contrôleur civil de Meknès, sera la seule femme française à pouvoir pénétrer l’intimité des femmes marocaines. Elle relate quelques recettes de sorcellerie et de beauté qui lui ont été confiées par ces femmes dans son ouvrage Pratiques des harems marocains: sorcellerie, médecine, beauté (1925). Devenu veuf en 1925, André Réveillaud épouse Suzanne Drouet qui séjourne avec lui dans la médina de Fès jusqu’en 1950. C’est au Maroc qu’elle réalise la plus grande partie de son œuvre. De 1929 à 1931, elle participe à plusieurs expositions à la galerie Derche de Casablanca avec les peintres Marcel Vicaire et Jean Baldoui et son œuvre est saluée par les critiques de l’époque.

L’APPEL DE LYAUTEY

Les tombeaux saadiens, Marrakech, 1918, Huile sur carton, 32 x 24 cm, Collection MACMA

J. MAJORELLE, Les tombeaux saadiens, Marrakech, 1918, Huile sur carton, 32 x 24 cm, Collection MACMA

Une autre section de l’exposition – probablement celle qui offre les plus belles pièces – rassemble des artistes venus au Maroc dans le sillage de Jacques Majorelle, ou à l’appel du général Hubert Lyautey. Depuis la mise en place du protectorat, le 30 mars 1912, le Résident général de la France au Maroc n’a eu de cesse d’encourager les artistes, peintres et écrivains, à venir s’imprégner de la lumière du Maroc. L’accueil des peintres au Maroc favorise avant tout l’exportation d’images du pays par le biais des œuvres picturales réalisées sur place. A leur retour en France, expositions, concours et publications sont organisés. Dès lors, la peinture sert de tremplin à la politique propagandiste et touristique.

Village de Tasgah, ca 1945, Huile sur toile, 55 x 65 cm, Collection particulière, Casablanca

J. MAJORELLE, Village de Tasgah, ca 1945, Huile sur toile, 55 x 65 cm, Collection particulière, Casablanca

A l’invitation de Lyautey, Nancéien comme lui et ami de sa famille, Jacques Majorelle (1886-1962) gagne le Maroc et s’établit à Marrakech en 1917. Le climat sec lui convient mieux que celui de Tanger et Rabat où il séjourne très peu de temps. Il devient, en quelques années, l’une des personnalités en vue de la ville ocre et est reçu à la Résidence du pacha el Glaoui. Il n’hésite pas à parcourir la ville en tous sens et à installer son chevalet dans les ruelles de la médina. Peu à peu, il va s’éloigner de la ville et entreprendre dès 1920 l’ascension des hauteurs de l’Atlas, franchir les oueds et partir à l’assaut des vigoureuses kasbahs de terre. Il obtient les autorisations nécessaires pour travailler dans ces immensités de rocailles et se rend dans la vallée d’Ounila à Telouet, Anemiter, Tasgah, Tamdaght, Agoudim…

Il parcourt également les escarpements du Moyen Atlas et de ses pérégrinations il fait une suite de gravures réunies en 30 planches publiées dans Les Kasbahs de l’Atlas avec un texte de Pierre Mc Orlan.

En 1922, il explore les hautes vallées du N’fis et du Sous. L’année suivante, il choisit de quitter la médina de Marrakech et de s’installer à la limite de la palmeraie en achetant un terrain planté de peupliers qui deviendra peu à peu le jardin que l’on connaît.

Kasbah de Telouet, aquarelle sur papier, 26 x 33 cm, Collection MACMA

EDY-LEGRAND, Kasbah de Telouet, aquarelle sur papier, 26 x 33 cm, Collection MACMA

Si, de nos jours, le nom d’Edouard Edy-Legrand (1892-1970) n’est pas aussi connu que celui de Majorelle, sa réputation d’illustrateur et de décorateur était pourtant déjà bien établie lorsqu’il arriva au Maroc en 1932.

En tant que décorateur, il fut associé à la réalisation des décors et des fresques des paquebots « Normandie » et l’Île de France » mais aussi des fresques pour la cathédrale de Rabat. Lorsqu’il arrive à Marrakech, il fait la rencontre de Majorelle avec qui il se lie d’une grande amitié. Le peintre nancéien lui fera découvrir les montagnes du Haut Atlas et les villages du sud marocain.

Homme de Tafilalet, ca 940, Gouache sur papier, 36 x 32 cm, Collection particulière Marrakech

H. PONTOY, Homme de Tafilalet, ca 940, Gouache sur papier, 36 x 32 cm, Collection particulière, Marrakech

C’est grâce à une bourse de voyage de la Société coloniale des Artistes français que Henri Pontoy (1888-1968) voyage en Afrique du Nord (Tunisie en 1926 puis Maroc et Algérie). A partir de 1930, il réside plusieurs années à Ouarzazate où il fait la connaissance de Jacques Majorelle. A Fès, Pontoy devient professeur des arts et lettres au lycée Moulay Idriss. Il est lauréat du Grand Prix de la ville d’Alger en 1933. En 1947, après la guerre, il part avec Majorelle en Afrique occidentale française (Guinée, Côte d’Ivoire et Cameroun). Sa palette de couleurs chaudes, tant en huiles qu’en aquarelles, a toujours rencontré un vif succès auprès du public. Il est l’un des derniers représentants français de l’orientalisme néo-classique trouvant son apogée dans l’entre-deux-guerres.

Raoul Dufy (1877-1953) accompagne son ami le grand couturier Paul Poiret et le fils de celui-ci, Colin, lors d’un voyage en Algérie et au Maroc en 1926. Ils débarquent à Oran et traversent Tlemcen en voiture, font une halte à Meknès, Fès puis atteignent la côte, visitent Rabat, Casablanca avant de rejoindre Marrakech et le Sud. Dufy rapporte de chacune de ses étapes des aquarelles dans lesquelles il saisit d’un pinceau léger les entrelacs et les arabesques.

Café maure, 1926, Aquarelle sur papier, 50 x 65 cm, Collection particulière, Casablanca

R. DUFY, Café maure, 1926, Aquarelle sur papier, 50 x 65 cm, Collection particulière, Casablanca

De retour à Paris, Dufy se devait de partager avec ses amis l’étonnant périple qu’il venait de réaliser. Il demande à la Galerie Bernheim-Jeune d’organiser une exposition présentant sa moisson marocaine. Celle-ci connait un succès retentissant. Elle présente une série d’aquarelles délicates aux tonalités bleutées ou vertes.  Plus tard, il illustre les « Notes marocaines » (Mermod, 1954) de son amie Colette, souvenirs d’un séjour de printemps 1926 au cours duquel elle fut conviée à un grand dîner, ainsi que Dufy et son ami Poiret, par le Thami el-Glaoui lui-même.

Une salle est consacrée aux peintres espagnols. Ceux-ci se firent plus présents dans le nord du Maroc, alors sous protectorat espagnol. En effet, entre 1859 et 1860, l’Espagne mena une guerre coloniale contre le Maroc, appelée Guerre d’Afrique, Première Guerre du Maroc ou encore Guerre de Tétouan. Le Maroc sort vaincu de cette guerre pendant laquelle son armée fut battue autour de Tétouan lors de diverses batailles. La paix de Ouad el Ras est signée à Tétouan le 25 avril 1860 par le Général O’Donnell et l’émissaire Moulay el-Abbas ; elle stipule que le Maroc verse une indemnité de guerre de 20 millions de piastres à l’Espagne, la ville de Tétouan demeurant sous occupation militaire de l’Espagne jusqu’au versement complet de cette somme. La ville ne redeviendra marocaine qu’avec l’indépendance du royaume chérifien sous le règne de Mohamed V, en 1956.

M. BERTUCHI, La bataille de Tétouan en 1860, Tétouan, 1941 Huile sur panneau, 81 x 120 cm, Collection MACMA

M. BERTUCHI, La bataille de Tétouan en 1860, Tétouan, 1941 Huile sur panneau, 81 x 120 cm, Collection MACMA

Mariano Bertuchi (1884-1975) est considéré comme étant le peintre officiel du Maroc espagnol. Il s’y rend pour la première fois à l’âge de 15 ans avec l’interprète du général O’Donnell, une seconde fois en tant que reporter-graphiste, pendant la guerre civile marocaine en 1904, puis à la suite de l’armée pendant la guerre du Rif. Beaucoup de ses peintures illustrèrent les revues militaires coloniales et d’autres furent achetés par les bureaux de l’administration.  Après de nombreux séjours, il s’établit définitivement au Maroc en 1928, après avoir été désigné Inspecteur des Services des Beaux-Arts. Il dirige l’École des Beaux-Arts indigènes  (Escuela de Artes Indígenas) de Tétouan – lui donnant une grande impulsion – et d’autres institutions que Mohammed V voulut garder après l’indépendance. Son importante activité d’enseignement et de défense du patrimoine culturel traditionnel allait de pair avec son activité  de peintre, principalement inspiré aux paysages urbaines de Tétouan et Chefchaouen: marchés, cafés, jardins, rues, scène de vie quotidienne, fêtes et cérémonies, panoramas.

J. MAJORELLE? Aït Bou Guemmez, 1953, Gouache sur panneau, 65 x 81 cm, Collection Mr J.F.C., Paris

J. MAJORELLE, Aït Bou Guemmez, 1953, Gouache sur panneau, 65 x 81 cm, Collection Mr J.F.C., Paris

Quelles que soient leurs motivations, les voyageurs qui visitent l’Orient subissent un choc violent : couleurs, lumières, parfums, textures.  Les peintres transposeront ces sensations dans leur art avec leur sensibilité propre, selon leur vérité. L’intensité de la lumière du sud et la gamme des tons les inciteront à revoir leur technique picturale de façon plus ou moins radicale. Certains réinventent un orient de pacotille où le décoratif prévaut sur la véracité, d’autres traduiront une approche plus ethnographique du voyage. Il en ressortira d’immenses talents, de belles découvertes, mais aussi des manieurs de pinceaux complaisants et maniérés répondant aux attentes d’une société avide d’exotisme.

La vogue de l’orientalisme sur le marché de l’art actuel autorise à retrouver le meilleur comme le pire… Allez voir l’exposition du MACMA, elle présente le meilleur.

I. Six

Principaux ouvrages consultés

Maurice Arama, Itinéraires marocains – regards de peintres, Editions du Jaguar, 1991.

Lynne Thornthon, La femme dans la peinture orientaliste, ACR Edition, 1993.

Lynne Thorton, Les Orientalistes – Peintres voyageurs, ACR Editions, 1993.

Jacques Majorelle. Rétrospective, cat. exp. Musée des Beaux-Arts de Nancy, 1999.

Aline R. de Lens, Journal 1902-1904, La Cause des Livres, 2007.

Mylène Théliol, L’Association des peintres et sculpteurs du Maroc (1922-1933), Rives nord-méditerranéennes, n°32-33, 2009, pp.237-249.

Christine Peltre, Orientalisme, Editions Terril, 2010.

Latifa Benjelloun-Laroui, Les Voyageuses occidentales au Maroc 1860-1956, Editions La Croisée des Chemins, 2014

EXPOSITION L’ORIENT… RÊVÉ PAR L’OCCIDENT

du 9 mai 2016 au 5 janvier 2017

MACMA – Musée d’Art et de Culture de Marrakech

61, rue de Yougoslavie – Passage Ghandouri, Guéliz – Marrakech

museemacma@gmail.com

> Marrakech, ville de culture ?

18 juin 2016

Giacomo Bufarini RUN. MB6 Street Art, Palais Bahia – photo I. Six

OUI ! MAIS GRÂCE AUX INITIATIVES PRIVÉES…

Marrakech se place de plus en plus en ville culturelle grâce, notamment, à sa biennale d’art, son festival international du cinéma ou à son tout récent festival du livre. Et si certains ne voient en la ville ocre qu’une destination de jet-setteurs, de golfeurs ou encore un immense souk aux arnaques, les musées, jardins et autres lieux de culture qui ont ouvert leurs portes ces derniers mois à Marrakech sont là pour les démentir. En effet, de plus en plus de privés investissent dans le bâtiment ou restaurent de vieux murs de la médina pour y développer des projets culturels en lien avec le patrimoine marrakchi. Cette valorisation culturelle de Marrakech par des étrangers (ou non) ne date pas d’hier.

Ancien atelier du peintre dans le Jardin Majorelle (photo I. Six)

Ancien atelier du peintre dans le Jardin Majorelle – photo I. Six

Les premiers musées privés à Marrakech voient le jour avec le fameux Jardin Majorelle, racheté dans les années 1980 par Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent, alors qu’il sombrait dans l’oubli après la mort du peintre en 1962.

Passionné par la culture rurale du Maroc, Bert Flint, professeur hollandais d’histoire de l’art, crée en 1996 le Musée Tiskiwin dans lequel il montre les liens qui unissent ce pays au monde saharien et au continent africain.

En 2009, Hamid Mergani et Patric Mana’ch ouvre la Maison de la Photographie. Elle se veut un véritable centre d’archives du Maroc. A travers sa collection de photographies, plaques de verre, cartes postales, journaux, cartes, documentaires, le musée montre l’extraordinaire diversité du Maroc depuis les débuts de la photographie (1879) jusqu’aux années 1960. (voir notre article ici)

Musée de l'Art de Vivre à Marrakech (photo I. Six)

Musée de l’Art de Vivre à Marrakech – photo I. Six

En 2010, Abderrazzak Benchaâbane implante le Musée de l’Art de Vivre dans un riad du 19e siècle situé au cœur de la Médina de Marrakech. L’année suivante, le même Benchaâbane concilie sa passion pour l’art et la nature en un même lieu et fonde le Musée de la Palmeraie – Art contemporain et nature. (voir notre article ici)

Et les initiatives se succèdent : le Musée Berbère, inauguré en 2011 à l’initiative de la Fondation Pierre Bergé dans l’ancien atelier de Jacques Majorelle, présente un panorama de la créativité de ce peuple le plus ancien de l’Afrique du Nord ; le Musée des Bijoux Nawahi, à la muséographie audacieuse, ouvre ses portes en 2013 et rassemble des bijoux de différentes régions du Maroc issus de collections privées, ou encore le superbe Musée Boucharouite de Patrick de Maillart, hébergé dans une ancienne maison d’hôtes de type riad décorée dans le style art déco. (voir notre article ici)

Vitrines du Musée de Bijoux Nawahi

Vitrines du Musée de Bijoux Nawahi – photo I. Six

L’année 2016 s’avère particulièrement fructueuse culturellement pour Marrakech puisque cinq nouvelles structures privées voient le jour, que ce soit dans la médina (le Musée Mouassine et le Jardin Secret), la ville nouvelle du Guéliz (MACMA), la palmeraie (Musée Mathaf Farid Belkahia) ou encore à quelques kilomètres à la sortie de Marrakech (Jardin ANIMA).

Faut-il voir dans cet engouement du privé un renoncement de la part du pouvoir public ? En tout cas, le Ministère de la Culture avoue ne pas avoir les moyens ni les compétences et a décidé – avant de faire marche arrière –  de confier l’exploitation commerciale de quelques-uns de ses monuments à des opérateurs privés. En effet, voilà moins d’un an que le Ministère de la culture a lancé un appel d’offre pour la gestion de ses principaux monuments : Palais Badi, Palais de la Bahia et Tombeaux saadiens. Un dossier pour l’instant en attente mais qui donne bien la mesure de la situation du patrimoine marrakchi. Alors que la ville ne désemplit pas de touristes, que ses monuments sont visités jours après jours tout au long de l’année, ce patrimoine représente une manne financière non négligeable, mais les lieux se dégradent peu à peu, la muséologie y est obsolète et la stratégie marketing inexistante. Cela fait également plusieurs années que la fameuse Kouba almoravide, l’un des derniers vestiges de la présence almoravide dans la ville,  est fermée au public. La raison ? « Trop dangereux car en mauvais état » m’a-t-on répondu. Mais aucun chantier visible n’est en cours depuis sa fermeture qui remonte, de mémoire, à 2012.

Ne parlons pas du mausolée de Youssef Ibn Tachfine, le fondateur de Marrakech. Longtemps il s’est transformé, faute de protection, en gîte pour les clochards et en urinoir public. Finalement protégé et gardé, il reste mal indiqué et peu mis en valeur.

Faut-il vraiment s’inquiéter de l’avenir du patrimoine de Marrakech s’il devait basculer dans la sphère privée ? N’est-ce pas, au contraire, ce qu’il y a de mieux pour sa conservation, sa gestion, sa valorisation ? Reste à savoir pourquoi le Ministère hésite à prendre position sur ce dossier, quand sera réellement relancé le projet de la gestion déléguée au privé et qui sera ce gestionnaire …

NOUVEAUX LIEUX CULTURELS 2016

  • Musée Mouassine (janvier 2016)

Derb El Hammam, Rue Mouassine, Marrakech, Médina

Ouvert tlj : 9h30-19h / Prix : 30 DH

www.museedemouassine.com

La douiria du Musée Mouassine (photo I. Six)

La douiria du Musée Mouassine – photo I. Six

Au cœur du quartier saadien de la médina se trouve le musée de Mouassine. Acheté par Patrick Mana’ch et Hamid Mergani, qui gèrent également la Maison de la photographie, le musée a ouvert ses portes en janvier 2016 sous la houlette de Xavier Salmon, conservateur général du patrimoine au musée du Louvre à Paris. La maison et sa douiria, appartement de réception, ont été entièrement rénovés de 2012 à 2014 selon des techniques traditionnelles, un savoir-faire ancien et avec des matériaux traditionnels pour aboutir à une véritable symphonie de couleurs. Un cycle annuel d’expositions est organisé ainsi que des concerts chaque vendredi dans ce cadre exceptionnel.

  • Le Jardin secret – Musée en plein air (avril 2016)

Rue Mouassine 121, Marrakech, Médina

Ouvert : 10h30 – 17h30/18h30/19h30/20h00 (selon saison)

Prix : 50 DH / Tour : 30 DH

http://www.lejardinsecretmarrakech.com

Le jardin islamique dans Le Jardin secret (photo I. Six)

Le jardin islamique dans Le Jardin secret – photo I. Six

L’origine du Jardin secret remonte à l’époque saadienne mais il a été reconstruit au milieu du XIXe siècle par un influent caïd de l’Atlas et a été la demeure de plusieurs personnalités politiques de Marrakech. Ses jardins et ses édifices font partie de la tradition des palais arabo-andalous. Les espaces verts du Jardin Secret sont aujourd’hui répartis en jardin exotique, abritant des plantes provenant de différentes parties du monde, et en jardin islamique étroitement lié aux structures du riad.

  • Musée Mathaf Farid Belkahia (avril 2016)
L'atelier de Farid Belkahia

L’atelier de Farid Belkahia – photo I. Six

Dar Tounsi – Route de Fès

Ouvert : me-lu : 10-18h  Prix : 70 DH

www.fondationfaridbelkahia.com

Inauguré en avril 2016 à l’initiative de Rajae Benchemsi, l’épouse de l’artiste, le musée Farid Belkahia propose de maintenir le rayonnement des œuvres de Belkahia en maximisant leur visibilité et en encourageant la recherche sur leurs diverses influences et périodes marquantes. Ainsi, le musée s’articule autour des principales périodes de l’artiste : expressionnistes, cuivres, peaux et dessins. Le musée est situé au cœur de la palmeraie, au sein même d l’ancien atelier de l’artiste.

  • Le MACMA (Musée d’Art et de Culture de Marrakech)

61, rue Yougoslavie, Passage Ghandouri, Guéliz

Ouvert ma > sa : 10-19h, lu : 14-19h – Prix : 50 Dh

C’est le galeriste marocain Nabil El Mallouki qui est à l’initiative de ce musée d’art contemporain au coeur du Guéliz. Dans un espace moderne et lumineux,  une exposition avec un caractère narratif sera mise sur pied chaque année. Le musée possède sa propre collection qui sera alimentée, pour le montage des expositions, par des œuvres de collectionneurs, d’amateurs et de fondations.

  • Anima
Le Jardin Anima

Le Jardin Anima – photo I. Six

Route d’Ourika km 27

Ouvert : tlj : 9-17/18h (selon saison) – Prix : 120 Dh – navette gratuite

www.anima-garden.com

Créé par un artiste autrichien, André Heller, le jardin fantaisiste Anima se situe à 25 kilomètres de Marrakech, sur la route d’Ourika. Mise en scène botanique où art et nature se côtoient, Anima se veut un lieu de rencontres et de culture : un jardin, un café et 3 salles d’exposition.

À VENIR :

  • Le Musée Yves Saint-Laurent

Situé près du Jardin Majorelle, il ouvrira ses portes à l’automne 2017 et comprendra une salle d’exposition permanente présentant l’oeuvre d’Yves Saint-Laurent, une salle d’exposition temporaire, un auditorium, une bibliothèque de recherche et un café-restaurant.

 

I. Six