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« Dos de femme, dos de mulet », de Hicham HOUDAÏFA

2 juillet 2018

Hicham HOUDAÏFA, Dos de femme, dos de mulet. Les oubliées du Maroc profond, En Toutes Lettres (collection Enquêtes), 2015.

Rencontré lors du Festival du Livre de Marrakech en 2017, Hicham Houdaïfa avait eu la gentillesse de m’expliquer brièvement son travail de journaliste d’investigation dans son pays. Il y présentait, notamment, son dernier ouvrage du moment « Extrémisme religieux. Plongée dans les milieux radicaux au Maroc » (2017) pour lequel j’avais reçu une dédicace. 

Avec son épouse, Kenza Sefriou, également journaliste, il a créé la maison d’éditions En toutes Lettres spécialisée dans les questions de société liées au Maroc. Pays à deux vitesses où les classes sociales – pauvres et riches – sont séparées par un gouffre, le Maroc souffre du laxisme des institutions, des contraintes familiales et du poids des traditions, trois facteurs qui semblent se liguer pour infliger aux femmes des violences et des injustices insupportables.

Son premier livre « Dos de femme, dos de mulet » emprunte son titre à une expression de l’Atlas où l’on croise le long des routes des femmes portant des charges démesurées. Mais ce titre évoque également les « femmes mules » du nord du pays qui, par milliers, traversent chaque jour la frontière entre le Maroc et les enclaves espagnoles. Pour quelques dirhams, elles transportent des dizaines de kilos de marchandises exonérées de taxes. Par choix de l’auteur, le sujet est absent du livre pour avoir été traité en abondance ces derniers temps dans l’actualité. Ce petit recueil rassemble huit reportages et enquêtes réalisées entre fin septembre 2014 et début janvier 2015.

Et comme les exemples d’exploitation et d’injustice sont malheureusement légion, il fallait choisir : choisir de parler de celles dont on ignore l’existence, celles qui n’ont pas la parole parce que pauvres, sans instruction, … et femmes.

Les ouvrières clandestines de Mibladen

Dans la région de Midelt, Mibladen, autrefois prospère grâce à sa mine de plomb exploitée dès 1939 par la Compagnie Minière de l’Afrique du Nord, n’est plus qu’une ville fantôme. Aujourd’hui à l’abandon, la cité ouvrière domine le paysage et hommes et femmes, sans aucune protection et au péril de leur vie, continuent de descendre dans la mine pour ramasser les miettes de plomb et de cristaux de vanadite. Et lorsque l’homme est trop malade ou mort de la silicose, la veuve continue d’investir les galeries pour gratter le plomb.

Les torturées de Ksar Sountate

Les habitants du village de Ksar Sountate, près d’Imilchil dans le Haut Atlas, ressentent encore aujourd’hui les séquelles des exactions commises en 1973 par des troupes armées et des forces auxiliaires. Cette région, alors révolutionnaire et frondeuse, a connu un des épisodes les plus douloureux de la répression des années de plomb. Des opposants au régime d’Hassan II sont arrêtés et exécutés. L’armée soumet la population à tous types d’exactions : violences, torture, viols, assassinats, emprisonnements arbitraires, et les épouses et les filles de ceux qui ont été arrêtés subissent les pires atrocités. Jusqu’à la fin des années 1990, les familles de cette région sont appelés « les gens de 1973 » et mises au ban par leur entourage. Beaucoup de femmes se retrouvent veuves et sans ressources. Aujourd’hui, les victimes ont pu obtenir certaines réparations matérielles. « Ils lui ont pris sa vie, sa dignité, l’avenir de ses enfants. Et ils lui ont donné 100.000 DH pour l’indemniser ».

La double peine des femmes Ninja de Berkane

« Berkane est devenue la destination préférée de milliers d’ouvriers agricoles marocains qui affluent de plusieurs régions du royaume, pour travailler lors de la saison des clémentines ». Tel est le titre d’un article paru en 2017 sur le site Agrimaroc Mais cet eldorado de la clémentine ne concerne visiblement pas les ouvrières agricoles, travailleuses journalières et saisonnières, souvent venues d’ailleurs. Appelée Ninja par les habitants de Berkane, elles portent deux pantalons l’un sur l’autre pour se protéger du froid, des vestes, des bottes et se drapent d’un voile qui ne laisse apparaître que les yeux. Malgré cet accoutrement qui gomme toute féminité, elles subissent une double exploitation, économique et sexuelle. Beaucoup d’entre elles décident de vendre leur corps : « Harcelée pour harcelée, je préfère carrément me prostituer, plutôt que de me faire abuser sans contrepartie par le patron »…

Les femmes prêtées de Kalaat Sraghna

A quelques kilomètres de Marrakech, la province d’El Kelaâ des Sraghna enregistre un des taux les plus élevés du royaume d’analphabétisme et d’abandon scolaire. Trois femmes sur quatre ne savent ni lire ni écrire en milieu rural. Dès 2000, cette petite ville assiste au retour de ses jeunes hommes partis tenter leur chance en Europe. Ces migrants investissent dans l’immobilier et transforment la ville qui se développe très rapidement. Alors que la Moudawana (code de la famille) a été révisé et promulgué en 2004, dans le but de faire diminuer le nombre de mariages de mineurs, ce phénomène connaît une recrudescence dans la région. La pauvreté règne dans les douars avoisinants Kelaat Sraghna, et dans ce contexte où une fille doit se marier le plus tôt possible pour ne plus être un fardeau, des mineures sont données à ces hommes qui signent avec leur père un « contrat » moyennant 20 000 à 60 000 dirhams. Une combine que tout le monde connaît, même les agents du service de légalisation qui ferment les yeux car le document ne mentionne jamais le terme de mariage. L’art de contourner la loi, qui fixe à 18 ans l’âge de la capacité au mariage…

Les sans-papiers de l’Atlas

Dans les régions montagneuses et enclavées de l’Atlas, la condition des femmes est préoccupante : Dhar lmra, dhar lbghel  (dos de femme, dos de mulet). Elles s’occupent des tâches ménagères, des enfants, elles vont dans les champs, coupent le bois. Des mariages coutumiers sont conclus  » à la Fatiha « , sans aucun papier et ce sont souvent des petites filles de six ou sept ans qui sont livrées à leurs beaux-parents, le temps que les premières règles apparaissent et que l’union soit consommée. Ce contrat moral entre le père de la fiancée et le prétendant a des conséquences catastrophiques sur les familles, essentiellement les femmes et les enfants. En effet, des mères de seize ans, mariées à peine à douze ans, se retrouvent avec leur bébé dans les bras, sans existence juridique. Ces milliers de familles ne disposent pas d’acte de mariage, d’aucun document de l’état civil ni de livret de famille. Ce ne sont pas des citoyens à part entière. Les femmes divorcées à la coutumière se retrouvent parfois obligées de se prostituer afin de faire vivre leurs enfants, des enfants qui ne vont pas à l’école puisqu’ils ne sont pas inscrits à l’état civil.

La moudawana est encore insuffisante, et les autorités, au minimum passives, apparaissent comme les principales responsables d’une oppression tenace. Celle-ci se nourrit largement de l’abandon scolaire précoce, notamment en milieu rural. De ce constat très dur émerge une lueur d’espoir : le travail de fourmi des associations locales (Fondation Ytto, Ligue démocratique des Droits des femmes, Insaf).

Les barmettate de Casablanca

A Casablanca, des milliers de femmes gagnent leur vie en travaillant comme barmaids, entraîneuses ou serveuses dans les bars populaires de la ville. Les barmaids sont « privilégiées » et sont payées autour du SMIG. Mais les entraîneuses ne sont rémunérées qu’à la consommation et doivent faire boire au maximum les clients. Le monde de la nuit où alcool, cigarette et travail jusqu’au petit matin se conjuguent, broie des femmes, souvent mères célibataires et dans la plus grande précarité. Au détriment de leur dignité, puisque perçue comme des débauchés, et de leur santé.

Violences envers les femmes : tour d’horizon

Les associations tirent la sonnette d’alarme sur les chiffres concernant les violences faites aux femmes à travers tout le Maroc. Lorsqu’une femme se fait violer ou harceler, elle doit obligatoirement en fournir la preuve, sous peine d’être elle-même condamnée par la justice. Coups, viols, viols conjugaux, violences psychologiques, violences économiques et indifférence des pouvoirs publics… En effet, la lutte contre la violence faite aux femmes est loin d’être une priorité pour les politiques.

Victimes de la traite dans le Golfe

Des milliers de femmes, parties à la recherche d ‘un avenir meilleur dans un des pays du Golfe, se retrouvent esclaves sexuelles à Dubaï, Doha ou Koweit City. Alors qu’elles postulaient pour un poste de coiffeuse ou de manucure, elles s’y retrouvent sans passeport et contraintes à la prostitution afin de racheter leur liberté. Ces femmes sont séquestrées, victimes de violence physique et ne sont jamais laissées seules. Des réseaux œuvrent au Maroc pour piéger des jeunes femmes, généralement sans aucun niveau scolaire. Elles sont recrutées par un kafil, personne physique et morale avec laquelle elles signent un contrat de travail. L’employé(e) ne peut travailler dans le pays d’accueil que pour le compte de l’employeur-kafil dont il/elle devient dépendant(e). Les droits de l’immigré(e) dépendent donc du bon vouloir du kafil.

A l’issue de ces huit enquêtes, le constat est évident : l’absence d’accès à l’éducation, mais aussi l’isolement, vont de pair avec l’exploitation économique et sexuelle des femmes et des jeunes filles vivant en milieu rural ou en périphérie de grandes villes. Il y a un nombre important de filles qui ne vont pas à l’école dans les villages ruraux. Lorsque celle-ci est à plus de 10 km de la maison et qu’elle n’est pas pourvue de sanitaire, on peut comprendre l’hésitation des parents à y envoyer leurs filles. Et une fille qui ne va pas à l’école, c’est une fille que l’on va marier prématurément ou envoyer comme bonne dans la ville car c’est une bouche de plus à nourrir.

Illustrations tirées du livre (Aïcha Beloui)

I.S.

 

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