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> « Le Lion et le Vent » : cinéma et histoire

6 septembre 2015

Titre

L’affiche du film

Pour voir la bande annonce du film en VO :

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19512418&cfilm=10888.html

En 1975 sortait un film d’aventure aux accents orientalisants, réalisé par l’Américain John Milius. Le nom de Milius n’est peut-être pas connu des cinéphiles avertis mais cette figure incontournable du cinéma américain appartient à la bande des cinéastes des années 1970 (Movie Brats) tels que Francis Ford Coppola, Steven Spielberg, Martin Scorsese, Brian de Palma ou encore George Lucas. A peine dix films en quinze ans en tant que réalisateur (on lui doit Dilinger, Conan le Barbare, L’adieu au roi…), il est plus prolifique dans le domaine de la scénarisation (Dirty Harry, Jeremiah Johnson, Apocalypse Now, Jaws, la série Rome…).

Synopsis

Basé sur des faits réels, The Wind and the Lion (« Le Lion et le Vent ») nous transporte au début du siècle dernier dans un Maroc alors source de conflits entre les grandes puissances que sont l’Allemagne, la France et l’Angleterre qui, toutes trois, essayent d’établir une sphère d’influence dans le pays. Par une belle journée d’octobre 1904, un groupe de cavaliers mené par le chef berbère Moulay Ahmed er-Raizuli enlève dans leur villa qui domine la ville de Tanger, Eden Pedecaris (Hélène Carter, dans la version française) et ses enfants, William et Jennifer. Opposé au jeune sultan Moulay Abd el-Aziz et son oncle, le pacha de Tanger qu’il considère comme corrompu et à la solde des Européens, Raizuli réclame une rançon exorbitante  dans le but délibéré de provoquer un incident diplomatique, espérant bien embarrasser le sultan et démarrer une guerre civile.

Brian Keith dans le rôle de Théodore Roosevelt (image du film)

Pendant ce temps, aux Etats-Unis, le président Théodore Roosevelt, en pleine campagne électorale pour sa réélection à la Maison blanche, s’empare du « dossier Pedecaris » et décide d’utiliser le kidnapping à des fins de propagande politique (inventant l’idiotisme « Pedecaris vivante ou Raizuli mort ! »).

Les Pedecaris sont maintenus en otage dans le Rif par Raizuli et ses hommes, loin de tout secours. Alors que la fascination pour le peuple rebelle et son chef semble peu à peu s’exercer sur  les enfants, et plus particulièrement sur le jeune William, un sentiment ambigu tiraille la belle Eden qui trouve Raizuli « rustre et brigand » mais ne peut s’empêcher d’être troublée par son charisme et son mystère. En revanche, Raizuli en digne chef Berbère, ne peut tolérer qu’une femme rie de lui, surtout en présence de ses hommes mais avoue que l’Américaine est « une grande perturbation » et il fait tout son possible pour ne pas perdre la face. Aidés par un des hommes de Raizuli, les Pedecaris tentent de s’échapper mais, trahis, ils se trouvent entre les mains de voleurs en plein désert. Fort heureusement, Raizuli les tire d’affaire et avoue à Eden qu’il n’a jamais eu l’intention de nuire aux Pedecaris (« Raizuli ne tue jamais les femmes et les enfants »).

Premier regard entre Raizuli et Eden Pedecaris

Premier regard entre Raizuli et Eden Pedecaris (image du film)

Sous  la contrainte, le Pacha accepte d’accéder aux exigences de Raizuli. Durant l’échange des otages, Raizuli est trahi et capturé par les troupes allemandes et marocaines sous le commandement de Von Roerkel, alors que Eden Pedecaris et ses enfants sont mis sous bonne garde par un contingent américain. Lors d’une bataille au cours de laquelle Berbères et Américains s’unissent pour battre les Allemands et leurs alliés marocains, Raizuli est libéré par Eden. Il s’enfuit avec ses hommes sous les yeux admiratifs du jeune William. Son « héros » arrive vers lui sur son cheval blanc et attrape le fusil qu’il tenait dans ses mains…

Aux Etats-Unis, Roosevelt applaudit cette victoire et les Pedecaris arrivent sains et saufs à Tanger. Roosevelt reçoit alors une lettre de Raizuli, comparant ainsi les deux hommes et donnant tout son sens au titre du film : « Moi, comme le lion je reste à ma place, alors que vous, comme le vent, vous ne savez jamais où est la vôtre ».

Faits historiques

Caricature concernant l’Affaire Pedecaris

Alors que le film nous montre l’enlèvement de la veuve Pedecaris, les faits historiques diffèrent légèrement. En effet, le 18 mai 1904, Ion Perdicaris, citoyen américain d’origine grecque et son gendre Varley, sujet britannique, sont enlevés par Raissouni, chef d’un mouvement de « rébellion » au nord du Maroc. Celui-ci impose au Makhzen des conditions pour la libération de ses otages. Il souhaite entre autres la destitution du pacha de Tanger, la libération de ses compagnons enfermés dans les geôles du pays  et le versement d’une indemnité de 70.000 $. Il exige également que les Anglais et les Américains lui garantissent l’acceptation de ces conditions. Contrairement aux apparences, cet « incident » dépasse de loin le cadre du Maroc et sa grande signification est plutôt due à son influence sur la compétition des grandes puissances rivales pour la conquête de l’Afrique du nord.

Le chef berbère Raissouni (photo voixdailleurs.com)

Le personnage  joué par Sean Connery, Ahmed er-Raizouni trouve son origine dans la figure historique d’Ahmed Rassouni (ca 1860-1925), sorte de bandit justicier qui dépouillait et rançonnait les voyageurs dans la région de Tanger et qui lançait des opérations contre les souks de la régions, détroussant les commerçants. Les expéditions envoyées contre lui n’aboutirent pas car, en cas de difficultés, il regagnait sa base imprenable de Zinat, dans le pays des Jbala ce qui lui valut le surnom de « L’Aigle de Zinat ». Sa mise en état d’arrestation par son propre cousin et frère de lait, le Pacha de Tanger provoque un véritable tournant dans la vie de Raissouni et un durcissement de son caractère. Enchaîné comme un esclave pendant quatre ans que dura son emprisonnement , il faillit perdre la vie. Libéré suite à une grâce accordée par le nouveau sultan, Moulay Abd el-Aziz,Raissouni reprend ses activités mais s’en prend à certains émissaires étrangers, le premier étant le journaliste anglais Walter Harris. En contrepartie, il n’exigera « que » la libération de ses compagnons de prison.

Héros nationaliste ou bandit des grands chemins, les historiens hésitent encore sur la catégorie dans laquelle le classer.

Sultan Moulay Abd el-Aziz (photo Zamane)

Le film présente le jeune sultan Moulay Abd el-Aziz comme un souverain immature, indolent, caractériel, une image qui cautionnerait presque la colonisation d’un pays… Il s’avère que lorsqu’il exerça le pouvoir en 1900, Moulay Abd el-Aziz avait à peine 20 ans. Pour l’anecdote, c’est sous le règne de son père, Hassan Ier, que Léopold II, roi des Belges et au titre de souverain de l’Etat indépendant du Congo, chercha à prendre pied sur l’un ou l’autre point de la côte atlantique et envoya la mission Whettnall, du nom du ministre résident de  Belgique à Tanger, auprès du sultan de décembre 1887 à janvier 1888. Cette ambassade transportait un chemin de fer miniature en pièces détachées dont on voulait  faire la démonstration au sultan en vue de l’inciter à la construction d’une voie ferrée de Tanger à Fès. Cette première tentative n’aboutit à aucun résultat sur le plan pratique mais c’est cette locomotive que l’on aperçoit dans le film lorsque l’ambassadeur des Etats-Unis vient rendre visite au sultan dans son palais de Fès.

Le sultan Moulay Abd el-Aziz était réellement fasciné par les nouveautés européennes. Il jouait au tennis, possédait de nombreuses bicyclettes – comme on peut le voir dans le film -, des automobiles, des pianos, des appareils photographiques, des phonographes… Son goût des gadgets attira dans la sphère du pouvoir toute une cohorte de « commis voyageurs » européens qui ne manquèrent pas de corrompre tout son entourage.

Cette liberté avec l’histoire donne un souffle épique et une touche romantique au film. C’est aussi l’occasion de belles confrontations de caractères entre Candice Bergen, sublime en femme de tête, intelligente, courageuse,  et un Sean Connery très crédible en chef berbère, dont la foi et l’honneur sont inébranlables. Chacun admire les qualités de l’autre, leur interaction se situe à un niveau intellectuel, sans écarter pour autant toute implication émotionnelle.

Sean Conney (Raizouli) et Candice Bergen (Eden Pedecaris)

Sean Conney / Raizuli et Candice Bergen / Eden Pedecaris (image du film)

Film savoureux à plus d’un titre, qui ne cache pas ses sources d’inspiration dans Lawrence of Arabia pour les scènes de bataille ou pour les paysages de désert, il l’est également dans sa manière de mettre en exergue la prétention des Etats-Unis et leur goût prononcé pour la guerre. Obnubilé par le grizzli,  Théodore Roosevelt compare son pays au grand ursidé, symbole américain par excellence : « Aucun allié, seulement des ennemis. On vous respectera, on vous craindra, mais on ne vous aimera jamais. » Les mots lancés par une mégère dans la foule alors qu’il est en campagne électorale, « Eh Winnie, est-ce que tu vas laisser les Arabes se moquer de nous au Maroc ? », si ils ont pu faire sourire dans les années ’70, prennent un tout autre sens aujourd’hui…

Le réalisateur John Milius

John Milius montre à travers ce film sa fascination pour la figure de Théodore Roosevelt ainsi que celle qu’il partage avec lui pour les armes à feu. Le réalisateur est connu pour recevoir les journalistes chez lui avec un fusil à pompe sur les genoux. On aime la mise en scène…

La musique composée par Jerry Goldsmith incorpore aux cuivres tonitruants un grand ensemble de percussions d’inspiration arabe et valut à son auteur un Academy Award.

Pour écouter le thème du film, cliquez ici : https://www.youtube.com/watch?v=SSa2dv0-dhQ

Isabelle S.

Bibliographie

Ismaïl HARAKAT, Le Lion et le Vent : Quand Hollywood s’intéresse à Ahmed Raissouni, voixdailleurs.com, 2015.

Ismaïl HARAKAT, Ahmed Raissouni, chérifdes Jbalas: héros ou brigand ?, voixdailleurs.com, 2015.

Bernard LUGAN, Histoire du Maroc. Des origines à nos jours, Paris, Ellipses, 2011.

El-Mostafa AZZOU, Un otage américain au Maroc : Perdicaris (1904), in « Guerres mondiales et conflits contemporains », 2004/4, n°216, CAIRN. INFO.

The Wind and the Lion (1975 – Dir. John Milius), Cliomuse.com.

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