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> Bain de vapeurs, savon noir, et gant de crin. Les plaisirs du hammam

3 décembre 2012
Jean-Auguste Dominique Ingres,, Petite baigneuse - Intérieur de harem (RMN - Grand palais, Paris)

Jean-Auguste Dominique Ingres, « Petite baigneuse – Intérieur de harem » (RMN – Grand Palais, Paris)

Avant de venir au Maroc, je n’avais jamais mis les pieds dans un hammam digne de ce nom. Je ne savais pas à quel point les vapeurs chaudes et humides du bain maure et le massage qui s’ensuivait pouvaient procurer un tel bien-être et une telle plénitude. Mais, en tant que Européenne, aller au hammam ne revêt pas la même signification que pour tout Marocain. Parce que cela ne fait pas partie de notre éducation, de notre culture. Parce que nous n’avons pas été immergés dans l’ambiance qui entoure tout le rituel du bain depuis notre plus tendre enfance. Mais aussi parce que toute une série de clichés s’est greffé dans l’imaginaire collectif occidental depuis des siècles. Il suffit de regarder les tableaux des peintres du XIXème siècle pour comprendre d’où viennent tous ces fantasmes de belles Circassiennes au teint de lait, fumant le narguilé et se faisant masser par des esclaves africaines. Rares sont les peintres orientalistes qui ont pu fréquenter ces lieux intimes et leurs tableaux ne reflètent que rarement la réalité. Seules quelques voyageuses relatent leurs expériences des bains turcs et donnent des détails sur lesquels s’appuient les artistes pour donner libre cours à leur imagination. Jean-Auguste Dominique Ingres ou Jean-Léon Gérôme, pour ne citer que les plus célèbres, nous offrent des scènes de hammam baignant dans une harmonieuse atmosphère d’intimité et de silence.

Jean-Léon Gérôme, "Le bain maure"

Jean-Léon Gérôme, « Le bain maure »

Au Maroc, chacun ira au hammam pour diverses raisons. Non pas tant par nécessité car chaque maison est équipée pour une toilette rudimentaire, que pour le plaisir, la détente, le repos. En revanche, c’est un lieu où l’on trouve de l’eau chaude, c’est un espace agréable où la lumière atténuée est filtrée par les oculi percés dans les coupoles. Cette moiteur douce née de l’évaporation de l’eau jetée sur les dalles brûlantes se mêle à cette odeur si particulière d’effluves de benjoin et d’encens. Vivre sous un soleil ardent, dans une luminosité éclatante, un air très sec et poussiéreux durant la majeure partie de l’année nécessite de se retirer régulièrement dans une atmosphère à l’ambiance tamisée, humide et apaisante.

Aller au hammam, c’est se couper du monde, ne plus penser à rien pour être à l’écoute de soi-même. On y emporte son saboune beldi (savon noir), son ghassoul (argile pour le shampooing), sa halfa ou ikiss (sisal pour se frotter). S’il est un lieu de mixité sociale, c’est bien celui-là. On s’y retrouve entre amis, entre voisins, en famille – il est rare que l’on s’y rende seul ou sans l’espoir d’y croiser une connaissance. Les hommes y discutent de politique, du travail, de l’actualité ; les femmes vont y parler enfants, travaux ménagers, mariage, intimité. Le lieu et le moment sont propices aux confidences, mais jamais aux querelles, aux jalousies, à l’arrogance et il est rare que l’on s’y dispute. Bien évidemment, hommes et femmes ne s’y côtoient pas. La plupart des hammams récents sont doubles ce qui permet l’accès simultané mais séparés. Si hommes et femmes partagent le même établissement, ce qui peut être le cas dans les anciens hammams, l’accès est régi selon une alternance affichée à l’entrée de chaque bain. Il est de coutume que le petit garçon accompagne sa maman jusqu’à l’âge de huit ans environ. Ensuite, il rejoint le hammam des hommes avec son père. Je me souviens du magnifique film Halfaouine, l’enfant des terrasses (1990), réalisé par le tunisien Férid Boughedir. Une galerie de personnages est subtilement analysée à travers les yeux d’une jeune garçon. Celui-ci partage encore le hammam des femmes alors qu’il approche de la puberté et est le témoin de certaines confidences.

Si le hammam tel qu’on le connaît aujourd’hui au Maroc évoque les anciens thermes romains, il en est finalement assez éloigné dans son utilisation comme dans son architecture. Les bains publics romains étaient exclusivement des lieux de détente et de plaisir, tandis que les bains maures, dits aussi bains turcs, qui se développent avec l’expansion de l’islam deviennent des lieux d’hygiène tout en revêtant presque immédiatement un caractère religieux du fait des ablutions – bien que le bâtiment en tant que tel ne soit pas un lieu de culte. L’architecture du hammam évolue également dans ce sens. Piscine, gymnase et bibliothèque, partout présents dans les édifices antiques disparaissent au profit d’un bâtiment qui ne conserve que les trois salles déjà présentes dans les thermes antiques.

Site archéologique d'Aghmat, le hammam

Site archéologique d’Aghmat, le hammam avec ses trois salles voûtées (XI-XIIème s.) – Photo I. Six

L’endroit privilégie la parole et une certaine liberté, mais n’oublions pas que le bain maure est avant tout un lieu où l’on vient se laver, se purifier, se détendre. Le rituel est toujours le même et il n’a probablement pas changé depuis de siècles. Tout commence par un passage par le vestiaire ou glsa (lieu où l’on s’assoit), vaste espace gardé par le glass qui fait souvent  aussi office de caissier, garni de bancs et de casiers.  L’on s’y déshabille en prenant soin de ne garder sur soi que ses sous-vêtements  et l’on se munit d’un seau ou deux et d’une petite écuelle (tassa) avant de pénétrer dans les salles affectées au bain proprement dit. Trois salles composent le hammam. Le skhoun, la salle la plus chaude, est la plus éloignée de l’entrée. La température y varie entre 40 et 60° et l’air y est saturé d’humidité. On y trouve deux bassins, l’un chaud, l’autre froid, dans lesquels on va puiser l’eau que l’on mélangera en fonction de la température souhaitée. Le chauffage du lieu est assuré par un système de conduites souterraines reliées à une chaudière alimentée au bois. La réputation du hammam est souvent liée à la régularité et à la qualité de sa chaleur d’où l’importance du fernatchi, l’homme en charge d’alimenter la chaudière. C’est dans cette salle, à la chaleur parfois difficilement supportable, que commence le bain à proprement parler. Un premier savonnage du corps, au savon noir exclusivement, va débarrasser la peau du film gras qui la recouvre en surface. Les hommes peuvent faire appel aux services du kiyass, et les femmes à ceux de la tyaba (« la ramollisseuse ») qui va se charger du massage et éventuellement du gommage au savon noir et au gant pour enlever les peaux mortes. Celui-ci se pratique le plus souvent dans la salle intermédiaire ou moast. La chaleur y est moindre que dans la salle précédente et c’est là que l’on va prendre soin de se laver entièrement, y compris les cheveux, de se raser éventuellement ou de s’épiler. La troisième salle ou lberd, moins chaude encore, est la salle de détente avant le départ, l’endroit où l’on effectue également ses ablutions, car le hammam conserve encore un caractère purificateur, c’est-à-dire religieux. Toutefois, contrairement à une opinion très répandue, les bains ne contribuent guère à la nécessité du culte : toute mosquée possède des équipements pour les ablutions. Le lien principal entre hammam et mosquée reposait autrefois sur le puits qui fournissait l’eau à chacun des deux édifices. Il n’est pas une fête ou un évènement important – mariage, accouchement, circoncision, veille de ramadan – avant lequel on ne s’y rende.

Me voilà coupée du monde, étendue sur la dalle chaude, isolée dans une petite salle éclairée par des bougies pour une ambiance plus intimes. Quelques rayons de lumière pénètrent par des oculi en cul de bouteilles aménagés dans le plafond en coupole. La tiyaba m’a enduite de savon noir, j’attends son retour pour un récurage au gant de crin, le bruit du  goutte à goutte résonne dans la pièce. Mon esprit s’évade un instant et une petite mélodie me parvient à l’oreille. Je reconnais le thème de « Tea for two », cet air que sifflent Louis de Funès et Bourvil au Bain turc parisien, à la recherche de Big Moustache dans « La grande vadrouille ». Coïncidence ?

Isabelle S.

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